Cours d'esthetique

mercredi, novembre 02, 2005

Kant – Critique de la faculté de juger, et détour du côté de Schelling

I. Schelling et Kant : retour sur la notion de génie.

a. Le génie Kantien

Kant revient dans ce texte sur la définition de l’art en général. Rejoignant Schelling et Hegel, Kant conçoit la finalité de l’art comme un plaisir accompagnant la représentation en tant que mode de connaissance. Plus précisément encore, les beaux-arts n’offrent pas seulement un plaisir de jouissance mais un plaisir de la réflexion.

Souvenons-nous de l’articulation qui fonctionne chez Schelling entre particulier et universel, et chez Hegel entre sensible et esprit. Kant s’inscrit dans la droite ligne de cette pensée en concevant l’art comme un moyen de penser ancré dans le sensible. Un peu à la manière de Schelling, les beaux-arts manifestent au même titre que la philosophie mais par des voies différentes, à la fois la possibilité et le plaisir de penser.

Batteux, ainsi qu’il l’écrit dans son texte, attribue au génie artistique la tâche de découvrir dans la nature ce qui déjà y existe. Il n’invente rien, il révèle. Manière pour Batteux de composer avec le principe d’imitation, et d’en déduire les règles du grand art. Kant, qui est contemporain de Batteux, prend le problème autrement, avec davantage de finesse. Il opère en deux temps.

1. Si « l’art doit avoir l’apparence de la nature » (p.138), ça n’est qu’au sens où il ne doit pas paraître intentionnel. « Avoir l’apparence » ne signifie pas ici « ressembler » mais « apparaître » (erscheinen). Aucune trace d’effort, de technique, d’habileté ne doit persister. Apparition et révélation ont ici un sens voisin : l’art apparaît comme nature, ou à la manière de la nature, soit libre et nécessaire.

2. Le génie étant une faculté innée de l’artiste et appartenant de ce fait à la nature, il se définit comme « la disposition innée de l’esprit (ingenium) par laquelle la nature donne les règles à l’art. »

L’artiste n’imite plus la nature, mais se découvre – à travers ses œuvres – en être l’expression, un peu à la manière de ces artistes qui, dans l’Antiquité, n’étaient que les interprètes d’entités divines.

Permettez-moi ici une petite digression, afin de bien cerner les origines possibles et les implications de cette pensée. En faisant du génie l’expression indirecte de la nature, Kant reprend dans une certaine mesure l’idée d’un artiste inspiré, tout droit hérité de l’Antiquité. Citons à Antoine Compagnon qui revient sur cette conception de l’artiste :

« Dans l'Iliade et l'Odyssée, l'aède, c'est-à-dire le poète épique qui déclamait ses propres oeuvres (les termes poème et poète étant ici des anachronismes), reçoit sa parole de la Muse, comme encore dans le dialogue de Platon, Ion, où le rhapsode, c'est-à-dire le chanteur itinérant qui récite et commente des extraits des poèmes épiques, est décrit comme possédé par l'enthousiasme. L'enthousiaste, c'est celui qui est en-theos, qui a un dieu en soi, par qui un dieu parle ; c'est un inspiré, un possédé par la mania, le furor en latin, c'est-à-dire la folie, qui désignera encore le furor poeticus à la Renaissance.

Et un peu plus loin

« Chez les poètes inspirés, la mémoire est une omniscience de caractère divinatoire, grâce à laquelle le poète accède aux, voit les événements qu'il évoque ; elle est « la puissance religieuse qui confère au verbe poétique son statut de parole magico-religieuse » (Detienne, 15). Le poète, comme le prophète et le devin, qui, eux, voient en avant, est un « maître de vérité ». »


Une autre piste d’interprétation de cette définition du génie est plus sûrement à chercher parmi les autres penseurs de l’idéalisme allemand. Cette conception du génie comme expression de la nature n’est en effet pas proprement Kantienne, puisqu’elle découle en réalité directement de Schelling et de sa philosophie de la nature. Faisons donc un bref détour par Schelling.

b. Le génie selon Schelling

Schelling se distingue par une conception singulière de la nature dans laquelle il voit « l'organisme visible de notre entendement » (AS1, p.340). La nature est essentiellement et originellement homogène avec l'esprit. La philosophie de la nature et la philosophie transcendantale constituent donc deux versants d'une seule science. Dans ce contexte, le génie se manifeste de la même manière consciente et inconsciente que la nature. Le génie artistique devient le moyen de toucher à cette identité profonde de la nature et de notre esprit.

« Selon Schelling, le génie est animé par un destin incompréhensible, qui le pousse à révéler l'identité infinie. L'art devient ainsi le lieu de la révélation, le miracle de la réalité du Très Haut, qui est la source originelle de tout objet, et de toute objectivité en général (ASI, p,686, 687). Le génie réalise « par instinct » ce qu'aucun entendement ne réussit jamais. L'art constitue donc aussi un modèle pour la science. L'art peut réunir d'un seul coup ce que la science doit viser à travers sa progression infinie. Selon Schelling, l'art relève du sacré, car dans l'art brûle une flamme unique qui réunit originellement la nature et l'histoire, la vie, l'agir et le penser (ASI, p,696). »

On voit bien là qu’il y a dans l’esthétique formulée par l’idéalisme allemand, la marque très forte d’une philosophie transcendantale qui trouve dans l’art le mode privilégié de son expression, en un mot sa solution, plus encore d’ailleurs que ne l’est la science (toujours con-sciente).

On entrevoit alors une divergence significative entre les pensées de Kant et de Schilling. Tandis que chez Kant prévaut le Moi moral, l’intérêt suprême de la raison, se dessine chez Schelling une problématique non pas de la distinction mais de la projection. Le sublime Kantien par exemple ne vaut que par ce qu’il fait entrevoir à l’homme sa qualité supérieure d’homme, et notamment sa liberté. Pour Schelling, la nature permet à l’homme de se ressaisir comme nature, consciemment et inconsciemment c’est important. Car seul l’art peut permettre à l’homme de se ressaisir en tant que nature consciemment et inconsciemment. Deux conceptions de l’art se font ainsi jour, toutes deux tournées vers l’homme, mais à de manière différentes. Kant est dans une problématique de la distinction, tandis que Schelling s’intéresse à l’union. Pour Kant l’homme est supérieur, pour Schelling l’homme forme un tout avec le reste et se découvre par là ouvert à l’infini. Deux sublime ici apparaissent, radicalement distincts.

Il apparaît dans tous les cas que la philosophie esthétique, à partir de Schelling, Kant et Hegel, se donne pour objet le « sujet esthétique », et cela non pas de façon indépendante, mais en rapport avec la connaissance et la morale.

II. Kant et l’Idée esthétique

p.143-144 « L’âme, en un sens esthétique, désigne le principe vivifiant en l’esprit. Ce par quoi ce principe anime l’esprit, la matière qu’il applique à cet effet, est ce qui donne d’une manière finale un élan aux facultés de l’esprit, c’est-à-dire les incite à un jeu qui se maintient de lui-même et qui même augmente les forces qui y conviennent.

Or je soutiens que ce principe n’est pas autre chose que la faculté de représentation des Idées esthétiques ; par l’expression Idée esthétique j’entends cette représentation de l’imagination, qui donne beaucoup à penser, sans qu’aucune pensée déterminée, c’est-à-dire de concept, puisse lui être adéquate et que par conséquent aucune langue ne peut complètement exprimer et rendre intelligible. »

Par un phénomène d’identité, l’œuvre se voit dotée des mêmes attributs que l’esprit : elle se découvre une âme, qui élève l’esprit en l’invitant sans cesse à cheminer entre elle et lui, les concepts de l’entendement cherchant sans cesse à s’ajuster aux représentations sans concepts.

L’Idée esthétique se caractérise par le fait qu’elle excède l’entendement et en constitue la part imaginaire : elle donne à penser sans concept, convie à la ballade sans que celle-ci soit jamais close. L’Idée esthétique implique, par sa nature même, le débordement, le dépassement de l’entendement et de l’expérience.

p.144 « Le poète ose donner une forme sensible aux Idées de la raison que sont les êtres invisibles, le royaume des saints, l’enfer, l’éternité, la création…etc., ou bien encore à des choses dont on trouve au vrai des exemples dans l’expérience, comme la mort, l’envie, et tous les vices, ainsi que l’amour, la gloire...etc., mais en les élevant alors au-delà des bornes de l’expérience, grâce à une imagination qui s’efforce de rivaliser avec la raison dans la réalisation d’un maximum, en leur donnant une forme sensible dans une perfection dont il ne se rencontre pas d’exemple dans la nature. »

Le poète convie ainsi à une expérience sans précédent, sans concept d’abord mais également sans repères ni mesure dans l’ordre de l’expérience commune. Davantage qu’une idée et qu’une expérience, l’œuvre se tient à distance des deux et s’envisage comme l’expérience physique d’une pensée métaphysique.