Cours d'esthetique

vendredi, décembre 16, 2005

Notes librement prises à partir de l’entretien réalisé avec Peter Sloterdijk, par Hélène Frappat.


Le poids du monde est évacué par le cinéma qui montre l’évasion pure, la possibilité de se décharger du poids du monde, l’absence absolue de prétention artistique, voyage, excursion, etc. Le cinéma est la manifestation de la décharge de la réalité. Quand il est devenu un art, le cinéma a réintroduit le poids du monde. C’est la raison pour laquelle quelque chose comme le documentaire renoue avec le cinéma de l’évasion pure, mais avec la technologie moderne, car pour séjourner dans le vide, on ne peut plus se permettre de faire des erreurs : c’est le paradoxe de la décharge, pour se décharger, on se charge encore plus. Par exemple 2001 Odyssée de l’essence. La décharge comme essence de la technologie.

Au cours du vingtième siècle, le roman populaire a trouvé son prolongement dans le cinéma, et le cinéma ainsi a livré la preuve qu’on pouvait séparer le texte des images imaginaires. Exonération du sujet par rapport à la vision du monde, il n’est plus forcé de regarder, d’imaginer : décharge du monde. La dernière décharge, c’est celle de Dieu devant le cosmos, l’oubli que c’est sa propre œuvre, c’est l’oubli pur de sa création. La décharge est un oubli, une manière de drogue. C’est l’exemple de l’astronaute, qui s’oubli dans la contemplation du monde. L’astronaute s’est substitué à Dieu.

Platonisme à l’envers : chez Platon l’œil émet l’archétype et le projette dans la matière de l’objet, et la satisfaction procède de la reconnaissance de sa propre projection. Là au contraire, l’homme ne projette rien comme chez Platon, quand l’astronaute regarde sa propre origine, l’extase arrive.

>> La question c’est quelle sont aujourd’hui les formes ou vecteurs de la décharge ? Et plus fondamentalement encore que signifie cette décharge, une ascèse, un devenir-animal (cf. Deleuze), une in-conscience ?

Contourner la question de l’image par celle de l’espace.

Image figurative / aspect des choses, c’est-à-dire l’Anblick : ce qu’on regarde, le complément du regard, le regardé. On parle du regardé ou de l’image en route vers l’œuvre d’art, beauté naturelle ou le beau de l’art (chez les romantiques). La victoire du beau de l’art sur le beau naturel proclamée par Hegel est trop rapide, trop hâtive, la photographie et le cinéma permettent de ralentir cette victoire, et de la gêner. Dans les carnets qu’il tient en Suisse, Hegel raconte qu’il a l’impression quand il regarde la nature que les montagnes lui parlent, qu’elles lui disent « je suis comme je suis », il tourne toujours autour de cette tautologie. Alors que devant un tableau de Friedrich, l’horizon satisfait la réflexion, l’exalte. Une génération plus tard, les frères lumières et les pionniers de la photo ralentissent la victoire rapide de l’artistique par rapport à l’aspect non-traité, naturel du réel. La photographie nous a rendu la surface des choses, cet état pré-artistique des choses.

>> C’est-à-dire la possibilité pour l’art de se tenir du côté non construit des choses, la possibilité de produire une image certes, mais captée, éclatée, prélevée.

Le phénomène de décharge peut être articulé de façon plus cohérente au niveau de l’aspect des choses qu’au niveau de l’image.

Le lieu commun serait de dire qu’on est dans un processus d’accélération avec le cinéma et non dans un ralentissement. Et la photographie comme les films, surtout les films documentaires réhabilitent la perception. Wittgenstein a appris à redescendre vers la langue ordinaire, parallélisme du documentaire avec la redécouverte de la vie ordinaire. Le cinéma répond à Platon en reposant ces questions mais de manière plus appropriée que la philosophie laissée à elle seule pouvait le faire

Désir de se reconnaître / Désir d’être autre chose. Image comme adéquation / image comme différence. Le cinéma c’est les deux en même temps, séparation absolue et transparence. Le cinéma est ce jeu sur la possibilité de se reconnaître ou pas.

>> Le sublime correspond au sentiment par excellence du déchargement, à un sentiment de différence fondamentale, d’incompréhension ultime (l’infini étant par définition l’absolu de la connaissance, son horizon inatteignable), renversée par Kant dans une (re)connaissance. C’est cela qui change aujourd’hui : le sublime embraye toujours sur un inconnu, une étrangeté, une méconnaissance. La reconnaissance de la méconnaissance, c’est cela l’étrangeté moderne.

Les photos simples sont faites pour que les choses soient directement reconnues, et là il y a un effet de décharge car la photo nous permet de nous décontextualiser, de s’extraire du contexte, de se décharger de la présence. C’est le réel en miniature. Ça déclenche une explosion de l’intelligence humaine à travers cette décontextualisation, le sens des choses devient portable, nous sommes tous des créatures de cette décharge inouïe. La recharger commence immédiatement avec le montage, l’assemblage des textes et des images, la revanche du poids du monde ne se fait pas attendre, on se sent bientôt surchargé par un excès de décharge avec le flot d’images. C’est comme l’écriture grecque, là on a une technologie de civilisation de grande portée, comme l’écriture complète qui débarrasse l’esprit de l’autorité d’un maître qui garde le monopole de l’interprétation. Ces techniques produisent des transformations de portée anthropologiques. Les images comme l’écriture grecque transforment l’être humain.

Le cinéma est le moyen idéal pour prouver que la modernité primitive avait tort de postuler que l’être humain est un être de surface. Nous sommes toujours dans quelque chose, en train de se noyer quelque part, immergés dans un espace, un milieu. Nous sommes tous des plongeurs, condamnés à la plongée permanente mais pas toujours dans le même bac. Notre liberté n’est rien d’autre que la possibilité de changer de piscine. Avec le cinéma moderne, on assiste à une perte de l’intériorité mais de l’autre côté on gagne beaucoup par une extension de notre champ de noyade, tout devient surface mais les surfaces sont multiples et pliées de façon plus riche, à la manière d’un labyrinthe.